Romans Fantastiques
Hormis "Le Maître-Loup", ces récits ne sont pas (encore) publiés, donc pas disponibles pour lecture. Je compte sur votre patience et votre compréhension. Merci!
Le Maître-Loup
Roman fantastique - thriller écologique
Editions Plaisir de lire, 2009
Extrait:
Il aurait résidé dans ce chalet plutôt confortable si un événement majeur n’avait pas précipité son départ. Au matin du troisième jour, alors qu’il venait de constater que la torture diminuait, un fracas apocalyptique le fit non pas sursauter mais se pétrifier, avec une expression blême et hagarde sur son visage creusé. Le bruit fut assourdissant, pareil à un grondement de monstre infernal évadé des ténèbres. Le chalet oscilla, le sol trembla dans une inquiétante vibration. Des objets tombèrent. Aleksei entendit un gros vase, pourtant posé sur le plancher, éclater en plusieurs morceaux. Mais le bois était souple et le chalet recouvra sa stabilité initiale une fois la catastrophe terminée.
Aleksei avait une petite idée concernant ce tumulte. Il avait déjà entendu ce feulement grave, ce roulement impitoyable, ce broiement dévastateur. Mais ce jour-là, le son paraissait décuplé. Il jeta un coup d’oeil par une fenêtre, après en avoir gratté le givre. Ses soupçons se virent confirmés.
La route par laquelle il était venu n’existait plus. A sa place gisaient d’énormes blocs de glace bleue, certains aussi grands que des immeubles de huit étages. Ils encombraient le fond de la vallée, rendant tout passage impraticable. Aleksei regarda vers le haut avec appréhension. Un pan de glacier en équilibre instable avait cédé. Ce phénomène se produisait fréquemment maintenant que ces géants en pleine crue dévalaient le long des pentes les plus escarpées. De telles ruptures avaient déjà anéanti des villages entiers. Les changements étaient en marche. Ils n’en finissaient pas d’être en marche.
Aleksei comprit que son repaire n’était plus sûr et qu’il était temps de partir. Il se prépara à contrecœur, sans faire traîner la procédure. Il emporta toute la nourriture qu’il pouvait caser dans son sac, ainsi que deux couvertures en maille polaire, du savon, un rasoir et le désinfectant. Juste avant de refermer la porte derrière lui dans un soupir nostalgique, il contempla une dernière fois ce salon qui avait été coquet et que l’usure avait gagné. De pâles rayons de soleil éclairaient ce sofa mité aux couleurs fanées. Tout était à sa place, les livres se dressaient en rangs bien sages dans la bibliothèque, mais on voyait tout de suite qu’il manquait la vie, qu’il s’agissait d’un reflet du passé. La désolation remplissait cette maison abandonnée comme l’eau de mer une épave de grand paquebot. C’était l’image d’un temps révolu. D’une espèce bientôt éteinte.
Retour
Le Vallon
Extrait:
Le froid se renforça si brusquement qu’ils se mirent à grelotter. Ils crurent que mille aiguilles de glace les fouettaient. Aylin gémit. Macy tituba, faillit tomber à genoux. S’ils ne bougeaient pas, ils allaient geler sur place. Or, même ainsi, il doutait qu’on retrouve leurs corps. Il n’avait pas l’intention de faire part de ses craintes à sa compagne, car celles-ci frisaient l’aliénation mentale. “Quelque chose” s’était libéré du glacier et lancé à leur poursuite. “Quelque chose” qui voulait s’approprier leur corps, leur cœur et leur âme. Il savait que “ça” les traquerait, les harcèlerait jusqu’à ce qu’ils s’épuisent et se déclarent vaincus. Et là... “ça” les dévorerait avant même qu’ils n’aient expiré.
Non, réalisa soudain Macy. Aylin serait épargnée. Elle deviendrait la compagne de cette chose, parce qu’elle ne lui appartenait pas, parce qu’il l’avait ravie à un autre homme, parce qu’elle n’était pas destinée à quitter ce monde minéral. Elle demeurerait captive dans ce palais aux glaces saphir. Mais lui connaîtrait un autre sort, hideux. “Ça” se repaîtrait de ses entrailles chaudes et fumantes, “ça” mangerait ses intestins, tandis qu’il agoniserait dans d’intolérables souffrances. Il hurlerait sa douleur jusqu’à ce que “ça” lui arrache la gorge et noie ses cris ultimes dans son propre sang.
Il éprouva cette menace latente avec tant de violence qu’il en fut bousculé. C’était là et ça ne les lâcherait pas. La chasse était ouverte, les esprits maudits des montagnes étaient sortis de leur sommeil.
Retour
Le Don
Extrait:
Les deux hommes se considérèrent un instant, bizarrement. Mike eut l’impression que son ami se débattait avec une question d’éthique personnelle. Qu’il hésitait à l’impliquer dans une affaire qui risquait bien de le renvoyer en enfer. Qu’il soupesait une dernière fois les risques. Mais sa conscience professionnelle l’emporta sur l’amitié.
Il ouvrit avec réticence un dossier cartonné, en tira une photo, qu’il glissa, à l’envers, à travers la table, parmi un fouillis de paperasses. Il la laissa ainsi, mystérieuse, inerte.
Mike comprit alors qu’il lui laissait le choix. Il pouvait refuser, se lever et partir. Jamais Jordan n’essaierait de le rattraper. Mais s’il retournait ce cliché, il acceptait de s’impliquer dans une histoire qui lui coûterait très cher.
Mike regarda la “chose” avec méfiance. Sa bouche devenait sèche, ses mains glacées. Il se tassa légèrement sur sa chaise. Il devait prendre sa décision seul. Jordan ne lui serait d’aucun secours, ne voulait surtout pas l’influencer. Il lui en était d’ailleurs reconnaissant.
Le sheriff ne manifesta aucun signe d’impatience. Il accorda à son ami le temps nécessaire pour réfléchir à sa décision. Mais y avait-il seulement besoin de réfléchir? Mike semblait plutôt attendre... une impulsion.
Celle-ci finit soudain par se produire. Il se pencha en avant, tendit le bras et tira la photo vers lui.
Jordan ne réussit pas à dissimuler son désarroi. Il blanchit, avec l’air de se décomposer sur place. Mike lui adressa un regard désapprobateur qui paraissait signifier: “J’ai choisi, alors silence.”
Puis il retourna enfin le cliché. Et ce fut à son tour de blêmir. Son front se couvrit d’une sueur malsaine.
L’image était celle d’un garçon d’une dizaine d’années. Blond, mince et souriant, avide de croquer dans le meilleur de la vie, comme tous les enfants. Sauf que le meilleur, pour lui, appartenait au passé.
Retour
La Brûlure et la Lumière
Extraits:
Il se retrouva alors devant une troublante image, renforcée par le clair-obscur et le mystère dont se plaisait à s’entourer la nuit.
Sous ses vêtements fatigués, l’homme était étrange. Avec son allure longiligne, pour ne pas dire efflanquée, ses muscles saillants et sa peau hâlée ravinée par le soleil, il semblait sans âge. Ses prunelles gris acier luisaient d’un éclat ardent au cœur de son visage marqué par une existence rude. De petites rides naissaient à la lisière de ses yeux et s’étiraient vers ses tempes. Elles accentuaient son charme sauvage et son indéniable maturité. Une aura particulière l’enveloppait, mélange doux-amer de force, de virilité et de tentations obscures. Igor l’étudia avec fascination, subjugué par son apparence. Il savait ce qu’il avait devant lui.
Un bâtard de l’Ouest.
Et malgré tout ce qu’il avait entendu sur ces créatures mi-hommes mi-démons, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver le magnétisme qu’il dégageait. Il aurait dû se méfier de lui, garder ses distances, fuir. Mais l’envoûtement le gagnait. Pour la première fois de sa vie, il se trouvait devant l’un de ces individus qui se damnaient sans le moindre scrupule. Et, ma foi, la rencontre valait le déplacement.
(...)
Il y avait de la vie, à l’intérieur, si on pouvait appeler cela ainsi. Une forme de vie abjecte, un magma informe, sans apparence, sans intelligence ni émotions. Mais ça bougeait, ça vibrait, ça irradiait.
Il ne vit pas que Thord s’était avancé avec les chevaux. Mais il perçut sa présence, cette oscillation tangible de l’air à ses côtés.
- Il y a un feu prisonnier là-dedans. Un feu invisible qui ne brûle pas mais qui calcine tout. C’est le même feu qui a détruit Sofié et Katje.
Il marqua une pause. Une gangue obscure envahissait son esprit.
- C’est l’oeuvre des hommes. Des Aïeux, qui ont joué avec la nature et perdu.
Retour
Finalité
Extraits:
Le vent chaud du désert soulevait les pans de son cache-poussière et emportait dans sa course éperdue des nuages de sable fin. Le soleil déclinait et des nuances orangées s’étendaient sur ces terres désolées. La roche flambait dans les lueurs du couchant sous un ciel qui lui aussi s’embrasait. Les couleurs étaient aussi violentes que l’histoire de ces contrées marquées autant par la rudesse des hommes que par celle du climat. Tout n’était que feu et sang pour un trop court instant d’intemporalité. Bientôt, la fraîcheur de la nuit apporterait un répit aux plantes et aux animaux de ces régions hostiles.
Debout devant un monticule de terre fraîchement retournée, Chelcie ne se rendait pas compte que le soleil avait tourné. Les bras le long du corps, parfaitement immobile, il contemplait la petite croix de bois à laquelle quelqu’un avait accroché un ceinturon vide.
Telles étaient les sépultures des liquidateurs.
Telle était celle du Chien Gris.
Telle serait la sienne.
(...)
Chelcie releva le menton avec impudence.
- La gloire ne se cède pas. Jamais. Elle se prend.
Avec consternation, Igor prit soudain conscience de ce qui l’attendait, de l’inévitable devoir qui pesait sur ses épaules. De la tragique destinée des liquidateurs. Il observa Chelcie avec un mélange d’horreur, de compassion, de colère et de désir.
- Nous finissons tous ainsi, c’est ça.
Son ami n’estima pas indispensable de fournir une réponse. La bouche d’Igor se tordit.
- Il n’y a aucun repos pour des hommes tels que nous. Nous devons regarder par-dessus notre épaule jusqu’à notre dernier souffle. Tu le savais en m’initiant.
- Oui.
- Tu n’es qu’un fichu fils de chienne.
Un demi-sourire agaçant étira les lèvres de Chelcie.
- Des regrets?
Retour
Barrages
Extraits:
- Léanne souffre, murmura Ilias.
Cyriak haussa les épaules.
- Et alors?
- Alors rien.
Un silence. Les flammes des bougies répandaient une teinte orangée sur les visages. Ilias s’attarda sur Cyriak, sur ses traits taillés par les éléments, sur les parts d’ombre et de lumière.
- Qu’étais-tu avant de rencontrer Cassandre?
Le regard de Cyriak fut sauvage, presque animal.
- Tu n’aurais pas envie de le savoir.
Il y eut comme un courant d’air froid à travers la pièce. Ilias réprima un frisson sans toutefois battre en retraite.
- Un saigneur?
- Les saigneurs vivent en horde. Moi pas.
- Mais tes capacités psychiques... Comment les as-tu développées?
- Elles font partie de moi, c’est tout.
Il laissa échapper un soupir. Cyriak avait dressé un bouclier de feu entre eux, un rempart plus infranchissable que les cols englacés de haute altitude.
- J’aurais voulu devenir ton ami.
- En d’autres temps, peut-être.
Ilias inclina le menton. Tout était dit. Achevé. Révolu. Cyriak s’était définitivement dérobé.
(...)
A présent, l’orangé du couchant enflammait les sommets et faisait brûler le bois des vieux raccards. Ilias s’engagea entre les chalets mais s’immobilisa net au bout de quelques pas, indécis devant l’obstacle qui se dressait devant lui.
Cyriak se tenait vingt mètres plus loin, flamboyant dans les lumières crépusculaires. Teneivre était debout à côté de sa jambe droite et il tendait son arc, une flèche encochée, en direction du visiteur.
Celui-ci demeura un moment hébété par cette entrée en matière. Il écarta doucement les bras.
- Je viens en paix, dit-il.
Il amorça un pas. Cyriak banda davantage son arc.
- Reste où tu es.
Sa voix était éraillée comme celle de quelqu’un qui n’avait pas l’habitude de beaucoup parler. Ilias cligna des paupières. Il ne comprenait pas cet accueil peu avenant. Il scruta Cyriak. A cette distance, il avait de la peine à capter son expression. Il percevait toutefois des émotions débridées, une profonde détresse, une haine absolue. Une... férocité.
- Où est Cassandre?
- Que viens-tu faire ici?
- Où est Cassandre?
- Que viens-tu faire ici?
Ilias capitula. Il n’était pas du bon côté de la flèche pour se risquer à braver un homme qu’il n’avait jamais vraiment connu.
- Nous avons besoin de ton habileté de chasseur. La famine nous frappe. L’un de nos greniers a brûlé. Nous déplorons déjà plusieurs morts. Acceptes-tu...
- Non.
Ilias soupira et un petit nuage de buée fugace se forma devant son visage.
- D’accord, tu nous en veux. Mais essaie de comprendre.
- Vous pouvez tous crever. Dois-je être plus clair?
Sa réponse fit littéralement vaciller Ilias. Il en resta bouche bée. Or, simultanément, une compréhension se faisait tout au fond de son cœur. Cyriak n’avait plus rien d’humain. Il avait... égaré son humanité. Egaré...? La stupeur se mêla à la consternation dans l’esprit d’Ilias. Non. Pas ça.
Oui, mais... Cette voix ébréchée, ces paroles assassines, ce comportement dépourvu de la moindre touche d’empathie... Il y avait eu un changement. Et pas dans le bon sens.
Le froid se renforça d’un coup lorsque le soleil bascula derrière les montagnes. Un frisson parcourut Ilias. Il avait compté sur l’hospitalité de Cyriak pour la nuit. Apparemment, il devrait trouver une autre solution.
- Je vais m’en aller. Mais dis-moi d’abord où est Cassandre.
- Ton cœur est au bout de ma flèche, Ilias.
Il eut la sagesse de renoncer, l’intelligence de comprendre que son insistance le mènerait à la mort. La voix de Cyriak ne comportait pas la moindre note d’hésitation ou de pitié. Un mot de plus, un seul, et la flèche remplirait sa mission. Alors, Ilias se détourna et reprit le chemin de la vallée sans jeter un regard par-dessus son épaule. Il ne vit pas Cyriak abaisser son arme et incliner le menton, des larmes brûlantes sur ses joues froides.